Rencontre avec Thibaud Desbief, traducteur de Zipang.

Rencontre avec Thibaud Desbief, traducteur du manga Zipang édité chez Kana.

 

Zipang tome 1 


Bonjour Thibaud, peux-tu nous parler de toi, à savoir ton parcours scolaire, ta vie actuelle et nous expliquer quand et comment tu as eu envie de devenir traducteur ?

C'est un parcours un peu sinueux et atypique... Je suis né et j'ai grandi à Marseille, dans le sud de la France. Ma scolarité a été assez ordinaire, à tel point que je me destinais à devenir expert-comptable. J'ai d'ailleurs fait quatre années d'études supérieures pour cela, avant de me réveiller un beau matin en réalisant que ce n'était pas fait pour moi. Sur un coup de tête, j'ai donc tout arrêté, j'ai fait ma valise, et je suis allé à Paris pour repartir à zéro en m'inscrivant en 1ere année de japonais à l'INALCO. À la fin de l'année de licence, j'ai passé un an à Tokyo, à l'université de Keiô, et plutôt que de rentrer en France chercher du travail, j'ai fait le choix de rester au Japon, en tant que traducteur freelance. Puis, l'an dernier, à la suite de la triple catastrophe du 11 mars 2011 (séisme, tsunami, accident nucléaire), après 15 ans passés au Japon, pour des raisons personnelles et familiales, j'ai fait le choix de rentrer en France, faire une petite parenthèse de quelques années. Bien évidemment, je suis toujours traducteur freelance à plein temps, et consultant éditorial extérieur des éditions Kana.

A priori, l'envie de devenir traducteur date d'assez longtemps : lorsque j'étudiais la comptabilité, avec quelques amis, on avait créé un fanzine spécialisé dans les mangas, dans lequel on mettait des chapitres traduits depuis l'anglais de Maison Ikkoku (Juliette je t'aime) de Rumiko Takahashi notamment. À l'époque, le seul manga traduit en français s'appelait AKIRA de Katsuhiro Otomo, mais là, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître... La véritable envie s'est concrétisée au milieu des années 90 lorsque le label Kana a été créé : en répondant à une petite annonce, j'ai eu la chance de travailler en binôme avec Misato Kakizaki-Raillard sur la traduction des premières séries du label (Saint Seiya – Les chevaliers du Zodiaque de Masami Kurumada, Détective Conan de Gôshô Aoyama). Au départ, c'était surtout un travail de réécriture, mais au fil des ans, lorsque j'ai eu suffisamment d'expérience, j'ai postulé pour pouvoir traduire des mangas seul. Cela s'est donc fait naturellement, au même rythme que le marché français du manga évoluait.
 
Quand et comment es-tu devenu le traducteur officiel de Zipang ? Peux-tu nous présenter cette série assez atypique ?

A la fin des années 90, après avoir édité essentiellement des mangas pour adolescents (shônen manga), plusieurs grandes maisons d'éditions ont commencé à intégrer dans leur catalogue des séries destinées à un public plus âgé (seinen mangas). Il me semble que « Zipang » est arrivé chez Kana juste après « Monster » de Naoki Urasawa dont je faisais déjà la traduction. Je suivais « Zipang » dans le Morning depuis son premier chapitre, et j'avais eu l'occasion de dire au directeur éditorial de Kana combien j'aimais cette série. Lorsque j'ai su qu'il en avait acquis les droits, j'ai soumis ma candidature pour en faire la traduction. Il a accepté, et je l'en remercie encore.

Zipang raconte l'histoire de l'équipage du Mirai, un destroyer de la force d'autodéfense japonaise (Jieitai) qui, à la suite d'une dépression climatique en haute mer, fait un saut dans le temps de 60 ans en arrière, et se retrouve en juin 1942, à la veille de la bataille de Midway. C'est une série de science-fiction, d'aventure, historique, et même philosophique. Par le biais de deux personnages emblématiques de leur époque, Yôsuke Kadomatsu, capitaine en second du Mirai, et Takumi Kusaka, capitaine de corvette dans la marine impériale japonaise, l'auteur orchestre une longue confrontation entre le Japon des années 40 et celui des années 2000.

Tu es sur la série depuis le début, nous savons qu’elle se termine au 43ème tome (au moment où j’écris ces lignes, nous en sommes au tome 36 en France), comment fais-tu pour gérer une série aussi longue, quel travail (documentation, recherches, traduction/adaptation) cela nécessite t-il ?

Fondamentalement, le travail reste le même que sur n'importe quelle autre traduction. Dans la mesure où le manga est de qualité et où il correspond un minimum à mes goûts de lecture, le fait qu'il soit long n'a pas d'influence particulière sur la manière d'aborder la traduction. Dans certain cas, il peut évidemment y avoir un problème de lassitude, mais ce n'est pas le cas avec Zipang dont le scénario n'est pas écrit selon un schéma répétitif. En ce qui concerne la documentation et les recherches, la première étape passe par internet : en navigant en plusieurs langues (japonais, français, anglais notamment), on parvient déjà à bien avancer dans la résolution des problèmes posés par la traduction. Ensuite, la deuxième étape, ce sont les moyens de recherches « analogiques » : achat de livres, recherches dans les encyclopédies, fouinage dans les bibliothèques etc. Bien entendu, le texte traduit est relu par plusieurs personnes après le traducteur (correcteur, responsable éditorial, et même un historien dans le cas de Zipang). C'est aussi un moyen d'avoir des informations complémentaires, de recevoir un avis objectif sur le travail de traduction et de recherche qui a été fait.

Zipang 3

Par rapport à sa longueur assez exceptionnelle, peux-tu nous expliquer le pourquoi de la chose : Volonté de l’auteur de traiter son histoire le plus précisément possible ? Volonté de l’éditeur (la série était pré-publiée dans le magazine Morning) de la faire durer le plus longtemps possible par rapport aux ventes ?  D’ailleurs comment cela se répercute t-il sur la création des chapitres et l’évolution de l’histoire ? Où tout simplement les deux facteurs en même temps ?

Ce sont des questions qu'il faudrait poser à l'auteur lui-même. Beaucoup de mangas au Japon sont publiés pendant des années. 43 tomes pour une série, c'est loin d'être exceptionnel, finalement. Les raisons pour expliquer cette longueur sont propres à chaque auteur, à chaque éditeur.


Néanmoins, je pense que Zipang a duré aussi longtemps (presque 10 années consécutives de publication) avant tout parce que le public continuait à répondre présent. Ensuite, l'auteur avait certainement envie d'aller au bout de son idée, il avait probablement envie de pousser ses deux personnages jusque dans leurs dernières limites, et cela nécessitait qu'il prenne son temps. Il était difficilement concevable qu'il expédie l'enjeu de la bombe atomique en quelques chapitres. De plus, le scénario de Zipang n'autorise pas d'ellipses importantes : en temps de guerre mondiale, chaque jour qui passe est capital, il n'y a pas de répit, pas de jours fériés dans le conflit, et de ce fait, le récit devient nécessairement long.
Certes, la série a connu un grand succès dans le magazine et en librairie, mais je doute que l'auteur ait cherché à faire durer sa série artificiellement à la demande et/ou sous la pression de son éditeur. Ce n'est pas dans la philosophie du Morning, pas davantage que dans celle de Kaiji Kawaguchi, et encore moins dans celle des lecteurs du magazine qui sont très exigeants. N'oublions pas que c'est dans le Morning qu'est aussi publié le must du seinen manga, à savoir Vagabond de Takehiko Inoue.

Comment se passe justement ton travail de traducteur : As-tu plusieurs tomes de cette série à traduire à la fois ? En combien de temps ? Quel est ton ratio de séries à traduire sur ce temps là ?

Sauf dans des cas exceptionnels, le planning de traduction d'une série est transmis au traducteur longtemps à l'avance. On sait environ six mois à l'avance, voire plus, à quelle date il faudra rendre quelle traduction. Ensuite, chacun travaille à son rythme. Libre à nous d'étaler la traduction d'un ou plusieurs volumes sur le temps. Si je prends le cas de Zipang dans mon planning, chaque traduction est espacée de deux à trois mois, et je travaille au fur et à mesure, un volume à la fois. J'ai cependant une certaine avance sur la sortie en librairie : à l'heure où je vous réponds, je m'apprête à commencer la traduction du 43e et dernier tome.
 
As-tu eu un contact avec Kaiji Kawaguchi, l’auteur de Zipang, par rapport à ton travail ? Peux-tu nous le présenter ?

J'ai eu l'occasion de le rencontrer à deux reprises, mais ce n'était pas dans le cadre de mon travail de traduction sur Zipang. En général, il est très rare qu'un traducteur de manga puisse s'entretenir de son travail directement avec un auteur. Plusieurs raisons à cela. La première, c'est que les mangakas sont souvent très occupés, ils travaillent à un rythme très soutenu, et il paraît difficilement concevable d'aller les déranger pour obtenir une réponse sur tel ou tel point litigieux dans la traduction. De ce fait, pour éviter qu'ils soient dérangés, c'est leur éditeur japonais qui se charge de réceptionner les requêtes adressées aux auteurs. Les éditeurs étant eux aussi des gens très occupés, lorsque l'on transmet une question, il faut parfois attendre très longtemps avant d'avoir la réponse. Du coup, il s'avère beaucoup plus simple de trouver les réponses à nos interrogations par d'autres biais...


Zipang 4
Ceci mis à part, j'ai effectivement eu la chance de rencontrer Kaiji Kawaguchi à deux reprises. La première fois sur invitation de son éditeur qui souhaitait la présence d'un interprète lors d'une séance de photos avec un photographe français, et une autre fois, lors d'une classique fête de fin d'année organisée par son éditeur. À chaque fois, il m'a laissé l'image d'un homme très professionnel, sérieux, mais très convivial. À l'époque, il travaillait sur deux séries en même temps (Zipang et Spirit of the Sun). Dans son atelier, il y avait pas moins de six assistants qui planchaient, et tout en discutant avec le photographe, Kawaguchi gardait un œil sur le travail de chacun, donnant des directives ici et là. Il m'avait fait l'impression d'un homme très cultivé également, citant des auteurs de bandes dessinées franco-belge qu'il appréciait, des films français qu'il avait aimés. En tant que traducteur, c'est un très bon souvenir. Le fait de vivre au Japon et d'avoir également un rôle de consultant éditorial m'a permis de rencontrer de nombreux auteurs de mangas dont j'ai traduits les œuvres (Jirô Taniguchi, Takehiko Inoue, Naoki Urasawa notamment), mais j'ai tellement de respect pour leur art que j'ai toujours été incapable de mettre en parallèle mon travail et le leur (comment oserais-je?), à plus forte raison en leur présence.

 
On peut considérer que Zipang a été influencé par deux films : Tout d’abord Les Guerriers de l’Apocalypse,  film de 1979, réalisé par Kosei sato, avec Sonny Chiba, grand acteur japonais et qui met en scène un petit groupe de soldats de la Force d’auto-défense japonaise projeté au XVIème siècle et décide d’intervenir dans les conflits de l’époque avec son équipement moderne. Puis par Nimitz, retour vers l’enfer, réalisé en 1980, et imaginant que le porte-avions Nimitz fait un voyage dans le temps et se retrouve la veille de Pearl Harbor, un dilemme s’offre alors à l’équipage, faut-il intervenir au risque de modifier l’histoire ? L’auteur s’est-il exprimé au Japon sur l’apport de ces deux films sur Zipang ?

Pas à ma connaissance. Certes le voyage temporel est un indéniable point commun entre ces différentes œuvres, mais le traitement qui en est fait à chaque fois est vraiment propre à chaque œuvre. Bien évidemment, on va retrouver des thèmes corolaires à cette situation (voir ci-dessous, le détail des points communs que vous évoquez), mais peut-il en être autrement ? Je pense que Kaiji Kawaguchi connaît ces deux films, qu'il a consciemment pris le même point de départ, mais je pense aussi qu'il l'a fait en sachant pertinemment qu'il intègrerait des problématiques inédites, beaucoup plus approfondies.

  • Que ce soit le voyage temporel du Mirai, clin d’œil à Nimitz, avec le fait que le navire arrive juste avant la bataille de Midway, tournant essentiel de la guerre du Pacifique, où les américains prendront dès lors un avantage définitif sur la marine japonaise et se dirigeront vers la victoire totale sur le Japon.
  • Où le dilemme se posant dès le départ à l’équipage du Mirai, à savoir intervenir ou pas, puis éviter que l’histoire prenne une autre direction, bref la création d’une uchronie.
  • Enfin le fait que l’Histoire ne se change pas aussi facilement, on sent au fur et à mesure qu’on avance dans celle-ci que le propos de Kawaguchi est bel et bien de jouer avec le concept même de l’uchronie : L’histoire peut-elle être modifiée ? Un homme peut-il en changer le cours et créer ainsi une autre histoire?

Une autre œuvre a sans doute eu son importance, il s’agit d’un manga japonais, jamais traduit, qui s’intitule Konpeki no Kantai (Deep Blue Fleet) créé par Yoshio Aramaki et qui sera adapté en anime (qui n’a jamais été traduit) : L’auteur imagine que l’amiral Yamamoto, au moment de sa mort en 1943, se réincarne en lui-même en 1905, avec le souvenir dans son ancienne vie. Il décide de faire le nécessaire pour que son pays gagne la guerre du Pacifique. L’œuvre s’est vendue à plusieurs millions d’exemplaires. Elle n’a pas été traduite parce qu’elle semble trop nationaliste et donne une vision très nippone de la guerre. Par rapport à cette série, comment Zipang a-t-il été accueilli au Japon d’un point de vue politique ?

Il est très difficile de répondre à cette question. Je vous invite à relire les interviews de Kawaguchi que l'on trouve à la fin des volumes 21 à 26 de Zipang (en vo comme en vf). L'auteur y aborde toutes les questions liées à la perception de son manga, les raisons profondes qui l'ont poussé à le dessiner, les critiques de l'extrême droite, et ce qui le différencie notamment d'un mangaka comme Yoshinori Kobayashi qualifié de révisionniste.

Quant à Konpeki no Kantai, outre les soupçons de récit nationaliste qui pèse sur l’œuvre, je pense que le manga (ou l'anime) n'est jamais arrivé sur le marché français avant tout pour des raisons assez simples, davantage d'ordre commerciales qu'idéologiques. C'est aussi, à mon avis, le cas de Chinmoku no kantai. Je suis presque certain que si Zipang avait trouvé un large public en France, Konpeki no Kantai et Chinmoku no Kantai auraient été édités en français dans son sillage...

On sent chez Kawaguchi une réelle fascination pour la stratégie militaire, les questions de pouvoir, la poursuite d’un idéal et sa confrontation avec la réalité, peut-on considérer que ce qui l’intéresse avant tout, c’est l’histoire qu’il met en scène et que les personnages ne sont là que pour servir celle-ci ?

Là aussi, je vous invite à relire les interviews traduites de Kaiji Kawaguchi. Non pas que je refuse de répondre à votre question, mais en tant qu'auteur, ce qu'il explique a bien plus de valeur que ce que je pourrais répondre en tant que simple traducteur. D'autant plus que tous ces thèmes sont abordés dans les interviews.


Néanmoins, en lisant Zipang, on constate que l'auteur évite les sujets sensibles, matières à polémiques (le rôle de l'Empereur, les massacres en Chine, les filles de réconforts en Corée, l'unité 731 etc.). Finalement, les sujets susceptibles de provoquer des réactions sont parfois soulevés par son éditeur dans les pages supplémentaires, et non par l'auteur lui-même. Dans le tome 34, le texte sur le projet Manhattan est très détaillé et très intéressant, et on voit bien que Kazunobu Gotô qui a écrit ce texte ne peut s'empêcher dans sa conclusion de mettre en doute les motivations réelles du largage des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.


Certains l'ignorent probablement, mais Kaiji Kawaguchi est né dans la préfecture d'Hiroshima, en 1947. C'est un détail, mais il peut avoir son importance lorsqu'on lit un manga comme Zipang qui prend comme enjeu de l'avenir l'explosion de la première bombe atomique au monde.

La fin du manga se rapprochant à grand pas pour nous, peux-tu nous dire comment celle-ci a été accueillie au Japon ?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler la fin de l'histoire... Néanmoins, je peux vous dire que la nouvelle a été relayée par tous les médias spécialisés. Bien évidemment, à cette occasion, Zipang faisait une nouvelle fois la couverture de l’hebdomadaire Morning. Quoi qu'il en soit, lorsqu'une longue série prend fin, on est toujours partagé entre la tristesse  (de ne plus pouvoir lire d'épisodes inédits) et le soulagement (de voir qu'elle a une fin et qu'on a certaines réponses à nos interrogations). Zipang ne fait pas exception à cette règle.

Par curiosité, peux-tu nous parler des produits dérivés autour de cette œuvre, je sais qu’il y a eu un anime reprenant les 6 premiers tomes (chose courante dans le monde de l’animation) le reste n’a jamais été adapté, sais-tu pourquoi ?

J'ai fait quelques recherches, mais je n'ai pas trouvé de réponses à vous fournir. De toute évidence, étant donné la longueur de l'histoire dans le manga, il s'est avéré difficile de trouver le financement nécessaire pour produire la série dans sa totalité. C'est malheureusement un cas de figure assez fréquent.

Un artbook, Zipang Kai, est également sorti (il n’a pas été traduit chez nous), l’as-tu vu ?

Oui, bien sûr. C'est un très bel ouvrage que j'ai la chance d'avoir dans ma bibliothèque. On peut d'ailleurs l'acheter facilement sur Amazon Japon, même depuis la France.

Y a-t-il eu d’autres choses par rapport à cette série ?

Quatre ouvrages de type « Characters Book » (des livres pour les fans qui donnent beaucoup d'informations et d'explications sur les personnages, les navires, les porte-avions, les batailles etc.) intitulés Zipang Rashinban 1 & 2 (Zipang, la boussole 1 & 2, Kôdansha), Zipang Tetteikisochishiki (Zipang, connaissances de base complètes, Kôdansha), Bessatsu Takarajima Zipang Perfect Book (numéro spécial Takarajima, Takarajimasha). Ils sont très intéressants, voire indispensables pour un fan de Zipang. Malheureusement, la publication de ces ouvrages en français n'est à mon avis envisageable que dans le cas où la série elle-même rencontre un gros succès auprès du public.

On trouve aussi un jeu de simulation sur PS2 sorti en 2005, et bien sûr, de nombreuses maquettes des appareils et navires qui apparaissent dans Zipang.
 
Enfin par rapport au temps que tu as passé sur cette série, qu’en retiens-tu pour ta part ?

Zipang est une série aussi passionnante à traduire qu'à lire. Non seulement le manga m'aura offert une occasion rêvée d'en savoir plus sur la guerre du Pacifique, mais en plus, à travers l'entêtement de ses personnages, leurs antagonismes, il m'aura amené à porter un regard nouveau sur la deuxième guerre mondiale dans son ensemble. Zipang est une histoire à lire en 43 tomes, et chaque tome est un porte sur un événement de l'histoire que l'on a envie de mieux connaître, de mieux comprendre, au-delà du clivage vainqueurs-vaincus, dans une perspective souvent très novatrice.  Zipang, c'est aussi pour moi beaucoup d'émotion. J'ai vécu la disparition de certains personnages presque comme un drame personnel. Et plus on s'est rapproché de la fin, plus c'était dur.

As-tu des retours sur ta traduction et sur la série en général ?

Sur ma traduction, non, aucun retour, ou si peu que pas. Mais c'est tant mieux. Je considère qu'une traduction qu'on remarque, c'est mauvais signe. C'est le signe que le traducteur n'a pas su s'effacer derrière le texte de l'auteur, ou le signe qu'il a fait des erreurs que les lecteurs auront relevées, ce qui est naturellement condamnable. L'erreur de traduction, c'est le cauchemar du traducteur, et malheureusement, malgré tous nos efforts, toute la passion que l'on met à faire ce métier, tôt ou tard, on trébuche. Je le répète, personnellement, c'est mon cauchemar, et c'est certainement pour ça que je ne m'amuse pas à aller sur les forums pour interroger les lecteurs sur la qualité de mes traductions. Il y a bien sûr des exceptions, notamment avec les séries humoristiques où forcément, le talent (ou pas) du traducteur est plus facilement perceptible par le lecteur, même s'il ne maîtrise pas la langue source (par exemple Moonlight Act de Kazuhiro Fujita, ou Les vacances de Jésus et Bouddha d'Hikaru Nakamura bénéficient objectivement de très bonnes traductions), mais d'une manière générale, la traduction doit être invisible, imperceptible, elle doit se faire oublier.

Sur la série elle-même, tous ceux qui ont eu la curiosité de la lire ne m'en ont jamais dit que du bien. C'est un manga de genre, et cela en limite donc la portée auprès du grand public, mais ses qualités intrinsèques sont indéniables. Je sais que de nombreux auteurs de bandes dessinées franco-belge sont fans de Zipang. Philippe Buchet, le dessinateur de Sillage, est l'un d'eux par exemple.

Continues-tu à suivre l’actualité de Kawaguchi ?

Et comment ! D'abord en tant que fan de l'auteur, mais aussi parce que Kawaguchi est un grand auteur très apprécié chez Kana qu'Yves Schlirf, directeur général, et Christel Hoolans, directrice éditoriale ont très envie de continuer à publier.

Par curiosité, je sais qu’il a sorti une autre série, sur laquelle il a officié en tant que dessinateur, mettant en scène un voyage dans le temps et une possibilité uchronique, cela s’appelle Boku wa Beatles (Je suis un Beatles, série complète en 10 tomes) et met en scène un groupe amateur, fan des Beatles. Par un coup du sort certains membres vont se retrouver projetés dans le passé en 1961, et vont se lancer dans la musique en faisant du Beatles avant l’heure ! Une chance de la voir chez nous ?

Lorsque la série Boku wa Beatles a commencé, j'avoue que je trouvais un peu gonflé que l'auteur reparte sur un manga démarrant encore avec un bond dans le temps... Et puis, j'ai rapidement changé d'avis. D'abord, parce que le scénario n'est pas signé Kawaguchi, mais Tetsuo Fujii, un auteur débutant tout juste primé au concours des jeunes talents, catégorie scénario. Ensuite, parce que le contexte très différent fait vite oublier Zipang, et la gravité de son sujet. Là, on est sur des problématiques très importantes, mais plus légères : que se passerait-il si les chansons des Beatles étaient commercialisées au Japon avant que les Fab fours ne le fassent en Angleterre ? Connaîtraient-elles le même succès planétaire ? Quelle influence cela aurait-il sur la créativité de John Lennon et Paul Mc Cartney ? Cela les amènerait-il à écrire des chansons qui n'existent pas dans le temps présent ? Etc. Bien évidemment, mieux vaut ne pas détester les Beatles pour apprécier ce manga. Objectivement, c'est encore un très bon manga, mais je crains qu'on ne puisse pas le lire en français avant longtemps. J'ai entendu dire que la vente des droits pour le marché international butait sur un problème lié à l'utilisation des textes des chansons des Beatles, régie par des conditions très différentes selon les pays.

Si Kawaguchi est un auteur reconnu et très vendeur au Japon, cela n’est malheureusement pas le cas en France. Avec des thèmes très Japonais, et la volonté qu’il a de montrer à quel point les choses peuvent être complexes. Ainsi, beaucoup de lecteurs trouvent que Zipang présente une vision biaisée de la Guerre du Pacifique et tend à minimiser le rôle des Japonais dans celle-ci et ne parle pas des horreurs commises pendant la guerre.

Il est évident que c'est une vision biaisée de la Guerre du Pacifique, mais comment pourrait-il en être autrement ? Quelle œuvre sur une guerre parvient à être objective et exhaustive ? Même lorsque Clint Eastwood réalise deux films sur la Guerre du Pacifique en abordant le point de vue américain et le point de vue japonais, cela reste une vision biaisée. Ou plus récemment, lorsque Steven Spielberg et Tom Hanks produisent la série tv « The Pacific », ils ne s'attardent pas sur le massacre des civils japonais, ou sur la légitimité des bombardements aériens par l'aviation américaine d'objectifs qui n'avaient rien de stratégiques etc. La liste pourrait être très longue. Un lecteur qui souhaiterait se faire sa propre idée sur la Guerre du Pacifique, le rôle des Japonais, celui des Américains, ne pourra se contenter de lire Zipang. Le travail sur la traduction de Zipang m'a conduit à regarder beaucoup de documentaires, de films sur la Guerre du Pacifique. Je recommande aux lecteurs d'en faire autant avant de porter un jugement hâtif sur le manga de Kawaguchi, et sur les (mauvaises) intentions de l'auteur, ou sa mauvaise foi.

Pourtant à bien y regarder, on sent chez Kawaguchi une critique et une dénonciation du Japon de cette époque. En confrontant deux japonais, l’un de cette époque et l’autre de notre temps, faut-il y voir la volonté de l’auteur de confronter les japonais à leur propre histoire et de les faire réfléchir à celle-ci en montrant qu’une autre voie était possible ?

C'est exactement ça. Encore une fois, Kawaguchi parle de tout cela dans les interviews publiées dans les pages supplémentaires de Zipang. Il évoque le fait que beaucoup de jeunes japonais ignorent tout ou presque de l'histoire récente de leur pays. Et la deuxième guerre mondiale ne fait pas exception. A ce sujet, j'ai le souvenir d'une anecdote. Il y a une dizaine d'années, lors d'une rencontre officielle avec le Premier ministre japonais, le Président américain, George W. Bush, avait déclaré devant des caméras de télévision : « Depuis maintenant un siècle et demi, l'Amérique et le Japon ont formé l’une des plus grandes et des plus fortes alliances des temps modernes. De cette alliance est née une ère de paix dans le Pacifique ». Évidemment, cet « oubli » malencontreux de la deuxième guerre mondiale avait fait grand bruit dans les médias, et beaucoup de journalistes s'étaient moqués de la bourde du Président. Pourtant, le plus drôle était encore à venir : lorsque l'on présentait les faits à des adolescents japonais, très peu comprenaient en quoi cela constituait une gaffe. En effet, beaucoup de jeunes japonais ignoraient que seulement 60 ans plus tôt leur pays était en guerre avec les Etats-Unis... Forcément, lorsque l'on voit cela, on se dit qu'il est nécessaire que les Japonais du présent soient confrontés à leur passé récent. Zipang, à sa manière, œuvre pour remédier à certaines lacunes !

Merci beaucoup !


Propos recueillis par BC

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