Rencontre avec Wladimir Labaere, Traducteur et Responsable Editorial de Thermae Romae

Rencontre avec Wladimir Labaere, traducteur et responsable de la série Thermae Romae chez les Editions Castmerman Sakka.
 

Thermae Romae - Thermae Romae, T1 

 Bonjour Wladimir, pourrais-tu te présenter ? Qu'est-ce qui t'a motivé à devenir traducteur ? Quel parcours scolaire as-tu suivi ?

Bonjour ! Je suis traducteur japonais-français indépendant, spécialisé dans les mangas, l’animation et le cinéma japonais. En tant que tel, je travaille pour différents éditeurs. J’assure également, au sein des éditions Casterman,  la coordination éditoriale de Sakka, la collection manga de l’éditeur.


Ce qui m’a motivé et m’a poussé à m’engager dans cette voie, c’est avant tout l’amour de la langue. Des langues japonaise et française en particulier. Et mes goûts personnels qui m’ont orienté très tôt vers la littérature et le cinéma japonais, puis le manga et l’animation.
Ma formation : Mastère de Sciences-Po Paris et licence de japonais de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales.

Depuis combien de temps fais-tu cela maintenant ? Peux-tu nous parler de ton parcours professionnel ? Travailles-tu seul ou en équipe ?

Mon premier travail de traduction rémunéré date de l’été 2006, je crois. Soit un peu de plus six ans, un peu moins de sept.


Ma licence de japonais en poche, j’ai passé un an au Japon. A mon retour, en 2006 donc, je me suis rendu à Japan Expo avec des cartes de visite plein les poches et j’ai fait la tournée des stands des éditeurs, tout simplement.

Ça a collé avec Casterman, qui m’a par la suite fait faire un test de traduction. A l’époque, Casterman exigeait plus ou moins que la traduction des mangas publiés par la maison soit réalisée par un binôme (une personne de langue maternelle japonaise, une autre de langue maternelle française). J’ai donc contacté une amie japonaise de Langues’O, qui était elle aussi intéressée par la traduction, on a fait le test (il s’agissait de traduire le premier chapitre d’une série que Casterman allait publier mais qui n’était pas encore sortie en librairie), et là on nous a confié la traduction d’Astral Project, une série en 4 tomes. Depuis, on traduit toujours pour Casterman en binôme (en ce moment, on attaque la traduction du 28e tome de Skip Beat !, un shojo très drôle).

Parallèlement, j’ai commencé à traduire pour Kazé, des dessins animés et des long-métrages (d’animation ou en prises de vues réelles), soit en vue du doublage français, soit en sous-titrage, souvent les deux. J’ai également pendant plusieurs années participé à la traduction de la version animée de Naruto, pour Dargaud.

Pour cette interview, j’ai fait un rapide calcul, j’ai été surpris de voir que depuis 2006, j’avais traduit un peu plus de 600 épisodes de dessins animés, tous éditeurs confondus…

J’ai été plusieurs fois amené à servir d’interprète à des auteurs japonais invités par Casterman, à l’occasion du festival d’Angoulême ou de Japan Expo notamment. Des expériences assez intenses, parce qu’être interprète, ça ne s’invente pas et que ce n’est pas du tout le même métier que traducteur, mais aussi parce qu’elles ont été l’occasion d’échanges très riches avec les auteurs que j’ai accompagnés. Avec Shuji Takeya, le dessinateur d’Astral Project, avec Jirô Taniguchi, avec Mari Yamazaki l’an dernier lorsqu’elle est venue pour la sortie des deux premiers tomes de Thermae Romae, qui coïncidait avec le salon du livre…


En 2008, la personne qui assurait la coordination éditoriale de sakka, la collection manga des éditions Casterman, est partie explorer d’autres horizons, et on m’a alors proposé ce poste, que je me suis empressé d’accepter, parce que j’aimais beaucoup ce que faisait Casterman en manga, mais aussi parce que j’étais très curieux d’avoir une vision globale de l’édition du manga en France.

Aujourd’hui, je partage mon temps entre ce poste (qui consiste à choisir des titres à publier en France et à suivre, une fois les droits acquis auprès des éditeurs japonais, tout le cheminement de leur production, jusque l’arrivée chez le libraire) et mes activités de traducteur indépendant pour divers éditeurs, dont Casterman. Ce qui fait que pour certains titres, je suis à la fois éditeur et traducteur.

Et selon les éditeurs et les commandes, je travaille avec une personne japonaise ou seul.

Peux-tu m'expliquer ce qui motive ton choix de traduire tel ou tel manga, as-tu ton mot à dire par rapport à ce choix ? As-tu des préférences par rapport à des thèmes particuliers, un certain genre (shojo, shonen, seinen), des attentes par rapport à certains auteurs ?

Le choix de publier, et donc de traduire un titre appartient en dernier ressort à l’éditeur. Des traducteurs peuvent proposer des titres à un éditeur, mais c’est ce dernier qui décide ou non d’en acquérir les droits. Chez Casterman, la décision est collégiale : plusieurs personnes lisent de nombreux titres, font réaliser des notes de lecture, puis lorsqu’il y a une envie commune sur un titre, on tente de la concrétiser en soumettant une offre aux ayant-droits japonais.

Nous sommes « alimentés » par différents canaux : on reçoit les magazines de prépublication de divers éditeurs japonais, ces derniers attirent parfois notre attention sur tel ou tel titre, et comme je l’ai dit plus haut, des traducteurs nous parlent parfois de titres qui leur tiennent à cœur. Chez Casterman, on aime suivre la carrière des auteurs. Quand on publie un titre, c’est qu’on est avant tout convaincu du talent de son auteur, et donc on essaie de nouer une relation sur la durée avec lui. C’est le cas avec Mari Yamazaki, par exemple, dont nous allons publier le très joli PIL en avril prochain.

Bien évidemment, j’ai mes propres goûts et affinités en matière de manga, mais la décision de publier étant le fruit de discussions entre plusieurs personnes chez Casterman, il faut que chacun soit convaincu. Une bonne manière de faire le tri et d’éprouver le potentiel d’un titre, chaque personne impliquée ayant ses goûts, sa sensibilité particulière…

A mon niveau, je ne dirais pas que j’ai de préférence pour un genre en particulier. Quel que soit le thème, le cadre, le style de dessin, le traitement d’une histoire, il faut avant tout qu’elle me happe. Et ça peut être le cas pour une bluette adolescente comme pour un récit historique ou un manga policier.

Thermae Romae spread

Comment travailles-tu au niveau de la traduction ? Combien de temps cela te prend-il ? Et par rapport à la traduction même, j'imagine que tu considères que le plus important est de traduire au sens littéral ce que l'auteur souhaite faire passer plutôt que de coller précisément au texte ?

Je traduis parfois seul, parfois en binôme. Deux façons bien distinctes de travailler. Et chaque titre a ses spécificités propres, présente des difficultés bien particulières à son traducteur, tout comme il offre un plaisir de traduction unique (quand le traducteur a la chance de tomber sur un titre qui lui plaît).


Seul, je traduis donc… seul, à mon bureau. En binôme, il y a différentes façons de procéder : pour Skip Beat !, par exemple, c’est un vrai travail à quatre mains, au sens où ma co-traductrice et moi-même avons réussi à nous organiser pour travailler ensemble, en même temps, dans la même pièce, devant le même ordinateur. Pour Thermae Romae, en revanche, la chronologie est différente : ma co-traductrice commence par m’envoyer un premier jet, que je vais ensuite adapter. La version définitive de la traduction se construit ensuite au fil de nos échanges de mails sur tel ou tel point.

Le temps que requiert la traduction d’un manga… Pour moi, c’est en moyenne une semaine. Ça peut être beaucoup moins comme beaucoup plus. La traduction de Thermae Romae, par exemple, demande pas mal de recherches pour tout ce qui concerne le cadre historique, les lieux, les personnages, les événements… et de vérifications pour la transcription des noms propres en alphabet romain.

Une traduction, à mon sens, est réussie quand les lecteurs ne voient pas qu’il s’agit d’une traduction. Quand, à la lecture d’un titre, ils se disent que ça aurait très bien pu être écrit en français par l’auteur. Ce résultat, on l’obtient en remettant encore et encore son ouvrage sur la table, en lisant ses textes à voix haute et en les retravaillant jusqu’à ce qu’on se dise : « Oui, dans cette situation précise, en français, ce personnage dirait ça, ce sont les mots, le ton et le registre qu’il emploierait. »

Parlons de Thermae Romae, quand et comment t'as t-on proposé la traduction de cette oeuvre ? Comment procèdes-tu au niveau de la traduction et des recherches historiques complémentaires qu'il faut faire par rapport au thème bien particulier de l’œuvre (que ce soit le monde des bains que la période historique traitée) ?

Thermae Romae, je l’ai très vite repéré dans le magazine où il est pré-publié et que nous recevons chaque mois Casterman. Impossible, en feuilletant Comic Beam, de ne pas s’arrêter sur le graphisme si particulier, si attirant, de Mari Yamazaki. On en a parlé au sein de l’équipe sakka, puis attendu quelques numéros pour voir le tour que prenait l’histoire, et enfin fait une offre, qui a été acceptée par l’éditeur japonais.

Pour ce qui est de la traduction, j’étais pour ma part très emballé, et il est très vite apparu que cela faciliterait grandement les choses si c’était moi qui m’en occupais. On a très vite décide de lancer ce titre en grande pompe, d’inviter l’auteur, de mobiliser tout le monde. Or le fait que la personne en charge du suivi éditorial de ce titre en soit aussi le traducteur offrait une réactivité considérable. Voilà comme ça s’est décidé.

Pour ce qui est des recherches, internet est un outil inestimable. Tout comme le fait d’avoir d’éminents latinistes dans son entourage. Un exemple : l’empereur Hadrien occupe un rôle central dans ce manga. J’aurais très bien pu me contenter de traduire ses paroles sans lever le nez du livre, mais je crois que la traduction française aurait alors perdu quelque chose. J’ai donc commencé par beaucoup lire sur ce personnage. J’ai procédé de la sorte pour les autres personnages historiques, ainsi que les lieux et les événements. Je n’ai pas la prétention d’avoir trouvé comment s’exprimait Hadrien au quotidien, quels étaient ses tics de langage, simplement celle d’avoir appris une quantité de choses sur l’homme et sa vie, qui sont venues nourrir ma vision du personnage et donc ma façon de le faire parler en français.

Nous nous sommes croisé lors d'une interview audio avec Mari Yamazaki, où tu officiais en tant que traducteur (émérite devrais-je dire). Comment gères-tu ces moments où tout doit être aussi cadré qu'une cérémonie du thé japonais ? En tant que traducteur, mais également lecteur, en profites-tu pour discuter de certains aspects de l'oeuvre avec l'auteur ? Comment l'auteur vit-elle ces moments- là ? Quelle perception Mari Yamazaki a t-elle de ses rencontres avec un lectorat étranger ?

Dans le cas de Mari Yamazaki, j’ai eu la chance d’avoir affaire à une personne très ouverte, très accessible, curieuse même, de savoir comment ma co-traductrice et moi avions pu rendre telle ou telle nuance, tel trait de caractère… C’était donc un plaisir incroyable de parler avec elle entre les interviews. Cela a également représenté une aide inestimable pour la traduction.

Pour ce qui est des interviews en elles-mêmes, Mari Yamazaki s’exprimant de façon particulièrement claire et fluide, tout s’est passé en douceur.

Concernant l’accueil du public et de la presse, elle se demandait si cette histoire de bains plairait au public français… Mais les réactions étant très enthousiastes, ses inquiétudes ont été vite dissipées.

Dès le début de son séjour, elle a été très à l’aise, n’a pas semblé déboussolée le moins du monde. Et pour cause : elle a vécu dix ans en Italie, plusieurs années au Portugal, aux Etats-Unis et j’en passe. Elle parle en outre couramment italien, portugais et italien, ce qui fait que souvent, elle saisissait le sens des questions qui lui étaient posées avant que je ne les lui traduise.

Pour conclure j'aurai une question particulière par rapport à l'œuvre elle-même. Celle-ci s'inscrit dans une comparaison humaniste (et très flatteuse pour le Japon, celui-ci servant de modèle pour l'empire romain) entre deux civilisations séparées non seulement par des milliers de kilomètres, mais également par les siècles, et le regard candide de Lucius Modestus (dont le nom est à prendre au pied de la lettre pour ma part et me fait même songer à une forme de rappel du Candide de Voltaire) sur une société dite moderne. Est-ce pour mieux s'interroger sur la notion même d'interaction humaine ?

La comparaison semble flatteuse pour le Japon, certes, mais il ne faut pas oublier qu’elle s’opère avant tout à travers le regard que pose Lucius sur cette civilisation. D’abord ébahi, blessé dans son orgueil de citoyen de l’illustre Empire romain, il est ensuite admiratif de la culture japonaise des bains. Et c’est alors en incarnation de la capacité d’absorption inouïe de la civilisation romaine qu’il se met à puiser des idées dans le Japon contemporain.


A mon sens, la comparaison n’est pas à poser en termes de supériorité éventuelle d’une civilisation sur l’autre. Pour Mari Yamazaki, il s’agit, par le biais de cet artifice narratif qu’est dans Thermae Romae le voyage spatio-temporel, d’organiser la rencontre des deux cultures les plus amoureuses des bains que la Terre ait jamais portées. Et c’est là, oui, que « Modetsus », le deuxième nom de Lucius, prend tout son sens. Loin de se poser en juge, il est le trait d’union entre ces deux mondes.


Et puisqu’on parle de regard, il y a cette symétrie intéressante à relever qui s’est opérée avec la parution de Thermae Romae en France : si le lecteur français s’identifie spontanément et pour des raisons évidentes à Lucius, le lecteur japonais, lui le voit comme l’étranger qui pose les yeux sur le Japon.


Nous, Français, faisons corps avec Lucius dans sa découverte de cette contrée exotiques des visages plats et partageons sa curiosité, tandis que les Japonais, eux sont curieux du regard de l’étranger sur leur culture.

Merci beaucoup

Merci à vous !

 

Propos recueillis par BC
 

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