Uchronie : Histoire d'un mot

Du 1er octobre au 31 décembre 2006 a eu lieu le festival des Uchronies au Musée Archéologique de Bavay. Eric B. Henriet y donna une conférence et participa à une table-ronde sur l'uchronie. Afin d'expliquer au mieux le mot uchronie il a rédigé un petit article introductif que nous reproduisons ici.

 

« UCHRONIE » 

Uchronie (nf) : utopie appliquée à l’histoire ; histoire refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être. — Dictionnaire Larousse du XIXe siècle

 Le mot « uchronie » est un néologisme du XIXe siècle fondé sur « utopie », mot créé par Sir Thomas More en 1516 pour désigner un pays imaginaire disposant d’un gouvernement idéal où le bonheur régnerait, et « chronos », le temps. Ce mot apparaît pour la première fois dans le titre d’un livre que Charles Renouvier  fait paraître en 1876, Uchronie, l’utopie dans l’histoire. Il est question pour Renouvier de réécrire près de mille ans d’histoire européenne telle qu’elle aurait pu être si les Antonins avaient banni les chrétiens en Orient, en décrivant le « développement de la civilisation européenne ». Renouvier fait diverger ainsi l’Histoire : à l’article de sa mort, Marc Aurèle désigne le philosophe Avidius Cassius, qui n’est donc pas assassiné, fort sage et clairvoyant, pour lui succéder au lieu de son fils, le cruel Commode. Cassius fait appliquer une ligne politique révolutionnaire conduisant à un essor considérable dans les arts et les progrès technologiques. La religion chrétienne est bannie d’Occident faute de Constantin pour l’imposer. Renouvier n’est pas le premier à avoir imaginé un passé hypothétique même si le procédé n’était pas nommé avant lui. Bien avant, Pascal, dans ses Pensées avait évoqué l’uchronie avec le nez de Cléopâtre et en 1836, Louis Geoffroy avait écrit son Napoléon apocryphe dans lequel il chroniquait l’histoire de l’Empire depuis « Moscou en flammes » envahi, jusqu’à la conquête par Napoléon du monde entier y compris l’Australie (!) et l’instauration de la Monarchie Universelle. 

Depuis ces fondateurs, maintes uchronies ont été écrites dans de nombreux domaines. Ainsi, dans Pavane (1968), Keith Roberts nous parle d’un monde tel qu’aurait pu être le nôtre en 1968 si par le passé, la reine Elisabeth Ière avait été assassinée et le Royaume-Uni écrasé par l’Invincible Armada espagnole. Dans cet univers, la Réforme et la révolution industrielle n’ont pas eu lieu. Jacques Boireau dans ses Chroniques sarrasines, met en scène un monde où l’Occitanie (sud de la Loire) est occupée par les Maures alors que le nord de la Loire (Francie) l’est par les descendants des Francs. Dans ce monde, Martel n’est pas intervenu à Poitiers en 732 d’où la partition de ce que nous nommons, nous ses lecteurs, la France. D’autres récits imaginent l’absence de météorite du Yucatan et des dinosaures qui perdurent, la Pax Romana d’un empire romain qui ne s’est pas écroulé (Roma Eterna de Silverberg), un monde où Jésus a été gracié par Pilate, une peste noire qui décime la population européenne et donne ainsi sa chance aux civilisations précolombiennes (La Porte des mondes de Robert Silverberg), une Révolution française avortée (André Maurois) ou encore, un programme Apollo plus poussé et un J.F.K. survivant etc… Il existe également des uchronies de fiction (et si Luke Skywalker n’avait pas détruit l’étoile de la mort ?), des uchronies personnelles comme le film Pile et Face  avec Gwyneth Paltrow, des polars, chansons, timbres et objets uchroniques et même une branche de l’économie, la cliométrie, qui utilise l’uchronie comme outil de simulation.

L’uchronie ne doit pas être confondue avec l’Histoire secrète, récits qui développent la thèse classique du On nous cache tout, on nous dit rien, mais dont les éléments « révélés » n’ont in fine aucune influence sur l’Histoire, ni avec le négationnisme qui nie l’Histoire là où l’uchronie ne fait que la revisiter. D’ailleurs, les uchronies imaginant des mondes dans lesquels les Nazis ont gagné la Seconde Guerre mondiale sont principalement écrites pour décrire l’horreur hitlérienne et inciter le lecteur, à travers la vision de mondes cauchemardesques, à rester vigilant afin d’éviter dans notre futur que de telles choses se reproduisent. Qu’ils s’agissent de récits moralistes ou de simples divertissements mélancoliques, force est de constater qu’en ce début de XXIème siècle, le genre uchronique foisonne dans tous les arts et ce n’est certainement pas un hasard. Dans un monde devenu de plus en plus stressant, où toute communication se fait désormais à la vitesse de la lumière, l’uchronie et un de ses avatars à la mode, le steampunk (forme d’uchronie à l’époque victorienne), jouent certainement le rôle des récits de pirates ou de capes et d’épées de nos aïeuls c’est à dire qu’ils nous permettent de nous évader le temps d’une lecture dans un « ailleurs » semblable et pourtant si différent… 

Eric B. Henriet, septembre 2006

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