Rencontre avec Xavier Maumejean pour American Gothic

American Gothic

« Il était une fois et une fois il n’était pas. »

 

 

(c) Jean-Marc Deltombe 

Xavier Mauméjean est auteur, directeur de collection et professeur de philosophie.

Il nous a fait l’amitié de répondre à quelques questions portant sur son dernier roman American Gothic qui vient de paraître chez Alma. A la suite de cette interview vous trouverez ma chronique.

 

Bonjour Xavier, peux-tu nous raconter l’histoire de cette Histoire ?

Il y a une dizaine d’années, je résidais quelques temps en Caroline du Nord. J’avais trouvé un recueil des contes de la Mère l’Oie, tradition anglo-saxonne, plus particulièrement américaine, celle qui prend racine dans la Boston du XVIIe siècle. Le temps de Cotton Mather, le chasseur de sorcière, qui était un ami d’Elizabeth Goose, à l’origine du recueil. Le mélange de candeur, d’innocence et de cruauté des récits, charades et comptines m’a tout de suite fasciné. Je me suis dit qu’il faudrait en faire quelque chose. 

Seulement pendant des années je n’arrivais pas à trouver la forme : thriller ? Road Story ? Et puis un jour j’ai fait le rapprochement avec le peintre Henry Darger, ce génie à la fois naïf et torturé qui mêle dans ses œuvres, tableaux et écrits, naïveté et horreur extrême sur les enfants.  

J’aimerais évoquer un point sur Darger. On sait finalement peu de choses le concernant, l’étude la plus complète est celle que lui consacra John M. Mac Gregor. Problème : elle vaut une fortune. Or il se trouve que Jérôme Noirez la possède sous forme de fichiers. Jérôme envisageait d’écrire sur Henry Darger mais m’a passé sa documentation. Geste magnifique, qu’il en soit remercié. De même American Gothic doit à certaines discussions avec Fabrice Colin. Deux auteurs à la lisière de l’imaginaire et de la littérature générale.

Quelques mots m’ont marqué et m’ont permis de mieux comprendre ton œuvre, je te propose de jouer à la charade : je te les lance, dis-moi ce qu’ils t’inspirent. Pull !

Patchwork

Symbole par excellence du folklore américain. Des carrés d’étoffe de toute provenance qui, joints ensemble, forment un motif cohérent.  Le patchwork a donné sa forme au roman. Un empilement de témoignages, mémos, articles, sur la vie de Daryl Leyland et Max Van Doren.

Conte Initiatique

Tout conte est un récit initiatique. Mais tous ne parlent pas à chacun. Il faut trouver le sien. Dans American Gothic, Daryl Leyland publie un recueil qui va bouleverser l’Amérique car chacun peut y trouver l’histoire de sa vie. Celle passée, présente ou  à venir. L’ouvrage provoque le pire comme le meilleur et devient culte. 

Sans parler des blagues Dumbies, imprimées à l’intérieur de l’emballage des friandises au caramel : elles fonctionnent comme un horoscope ou un tirage Yi-King et vont provoquer des phénomènes inattendus. La théorie du chaos avant l’heure… 

Image 

Daryl Leyland rassemble les charades, rébus, énigmes, mais c’est Max Van Doren qui les illustre. Une sorte d’homme-enfant, génial et totalement naïf qui réalise des images charmantes ou angoissantes… alors qu’il ne sait pas dessiner. Et pourtant ses images dégagent une puissante brute, pareilles à celles d’Henry Darger.  

Légende Urbaine

Aussi étonnantes qu’elles puissent paraître, les légendes urbaines évoquées dans le roman n’en sont pas. J’ai mis des années à rassembler des faits-divers américains qui sont tout simplement incroyables, et pourtant vrais.

Religion

Pas vraiment de religion dans American Gothic, mais un livre sacré pour tous les Américains, des beatniks aux ultra-conservateurs. Un culte, et donc des sacrifices humains. 

Enfance / Adulte

Deux univers. On ne passe pas impunément de l’un à l’autre, dans les deux sens. Je conçois que le roman puisse heurter. Sévices sur enfants, snuff-movie… attention aux âmes sensibles. 

Prison

Omniprésentes dans le roman. Le Lincoln Asylum où de malheurs garçons sont enfermés sous prétexte de self-abuse, la masturbation. Ils sont à la merci des horribles hommes-papillons, les gardiens pervers de l’institut. Puis plus tard le couloir de la mort où le Diacre attend d’être exécuté, quand il ne commente pas en direct sur CBS une émeute sanglante. Là aussi, beaucoup de faits sont vrais.  

Livre-hommage à plusieurs genres qui t’ont fait, en tant qu’écrivain. Livre-univers, par rapport à toutes tes œuvres précédentes. Livre décrivant un livre imaginaire influant sur l’imaginaire lui-même. Peut-on considérer ce livre comme le point d’orgue de la réflexion que tu mènes sur l’imaginaire depuis des années ?

 

En partie, probablement. C’est aussi un roman d’imaginaire sur l’imaginaire, mais presque tout ce qui y est décrit est vrai. C’était déjà le cas dans Lilliputia ou Rosée de Feu.  

Quel est ton rapport à l'uchronie en tant que lecteur et qu'auteur ?


 Je pense qu’il ne s’agit pas d’un simple genre narratif assurant un divertissement vain (pourquoi modifier le passé puisqu’il est advenu ?) mais un moyen de s’interroger, propre d’ailleurs à chaque être humain. Tout le monde s’est dit un jour « Et si.. ». Et si j’avais pris cette route au lieu de l’autre, et si j’avais répondu cela…Le passé est changeant, mobile, aussi bien le passé historique que le passé intime, du fait de la mémoire. Cette fluidité appelle le questionnement.

 

Et après cela ? Qu’est-ce que tu veux faire ? 

 Raconter une enquête menée par Freud et Houdini à New York en septembre 1909. Deux juifs confrontés aux préjugés de leur temps, l’un spécialisé dans l’évasion de lieux impossibles, l’autre dans l’intrusion de l’esprit. 

 

CHRONIQUE


La première chose qui marque, c’est la couleur sur la couverture. Rouge sang. Comme une référence explicite au bon Docteur Holmes, premier tueur en série de l’histoire américaine, lors de l’exposition universelle de 1893, à Chicago. Holmes, qui tel Jack l’Eventreur (on se demanda même si ce n’était pas lui, hypothèse séduisante mais fausse), inaugura le XXème siècle.  

Pourtant c’est à un autre Jack qu’il est fait référence tout au long du livre : Le Jack des comptines, Jack le facétieux, le tourmenteur, le diable… Et puis le rouge, c’est le sang dans les contes ou la vie réelle, les meurtres, la peur du Rouge… une couleur symbole pour le XXème siècle, et qui prend ses racines dans les origines mêmes de l’Amérique : à Boston la Sanglante au XVIIème siècle, puis que les contes de la mère l’oie ont été écrits là-bas... 

Ces deux aspects montrent l’attrait du spectacle pour la société américaine : que celui-ci soit spectacle, foire, ou réécriture de l’histoire, chaque nation a besoin de ses héros immémoriaux dont on chantera la légende, mais a surtout besoin d’histoires, que l’on se racontera au coin du feu et qui créeront une nation. 

L. Frank Baum y participe, tant avec sa relation du massacre de Wounded Knee lors d’un article dans le Aberdeen Saturday Pioneer du samedi 3 janvier 1891 :

« L'Aberdeen Saturday Pioneer a par le passé déclaré que notre sûreté dépendait de l'extermination des Indiens. Après leur avoir fait du tort pendant des siècles, nous devrions, afin de protéger notre civilisation, insister encore et débarrasser la terre de ces créatures indomptées et indomptables. De cela dépend la sécurité des colons et des soldats commandés par des incompétents. Autrement, nous pouvons nous attendre à ce que les années futures nous apportent autant de déboires avec les Peaux Rouges que les années passées. » Qu’avec son histoire du monde merveilleux d’Oz, qu’il sera obligé d’écrire jusqu’à la fin de sa vie. Quel rapport avec tout cela ? Tout d’abord la réécriture du passé et l’importance de l’imaginaire dans la création d’une nation, mais surtout le fait que L. Frank Baum écrivit une histoire des contes de la mère l’oie en prose en 1897… La boucle est bouclée et l’histoire peut commencer. 

L’œil est attiré par l’illustration de Ted Benoît : un homme se tient à côté d’ un autre. Plus tard dans le livre on apprendra qu’il s’agit de Daryl Leyland et de Max Van Doren, créateurs de Ma Mère l’Oie, livre-clé sur l’Amérique. 

Œuvre gothique accouchant du monde moderne et influençant celui-ci. Conte initiatique, histoire de l’envers du décor américain et de l’influence de l’imaginaire sur le réel. 

Pour moi ce roman est un Twin Peaks écrit, avec plusieurs niveaux de lecture. Mais il s’agit surtout d’un roman-univers, point d’orgue de tout ce que Xavier a écrit auparavant.  

Rempli de références, d’impressions de déjà-vu par rapport à ses précédentes œuvres, celles-ci se dévoilent comme on pèle un oignon : le lecteur qui ne les verra pas ne pleurera pas pour autant. 

Histoire d’histoires, tel un patchwork composé par Max Van Doren qu’on a commencé à créer à la fin du XIXème siècle, chaque pièce brodée racontant une histoire qui fait la grande, le tout cousu avec un fil rouge, toile en préfigurant une autre, qui s’étend petit à petit sur le monde connu, jusqu’à le recouvrir. Tout est connecté, de la tradition des contes oraux, en passant par la littérature, puis la télévision et enfin le web.

Propos et chronique par BC 
 
 
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