Rencontre avec Jean-Pierre Laigle pour son essai Planetes Pilleuses

 

Photo de Jean-Pierre Laigle faite par Patricia Magninal (Copyright). Couverture de l'essai

Jean-Pierre Laigle est un historien de la Science-Fiction. Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt l'article "Les traces du voyageur temporel d'H. G. Wells" dans son essai Planètes pilleuses et autres thématiques de la Science Fiction, paru aux éditions de L’œil du Sphynx au mois d'Avril. Nous sommes allés à sa rencontre pour en savoir un peu plus sur la genèse de cet article et sur son quotidien. 


Bonjour Jean-Pierre, pourrais-tu tout d'abord te présenter à nos lecteur et revenir sur ton parcours (professionnel, éventuellement perso et au niveau du fandom SF)

 Je suis né le 5 mai 1947 à Toulon et je suis tombé dans la SF vers 8-9 ans. Je ne suis jamais sorti de la marmite. J'ai tout fait dans la SF: éditeur (les éditions Antarès : 47 numéros d'Antarès + 1 numéro publicitaire, des romans d'E.R. Burroughs et quelques autres; les éditions APEX: des dizaines de rééditions de romans et de bandes dessinées de SF introuvables), imprimeur (j'ai appris le métier pour imprimer mes productions), critique (dans Antarès et Solaris), traducteur (des dizaines de traductions d'une dizaine de langues dans Fiction, Antarès, Galaxies 2ème série), agent littéraire, essayiste (des articles thématiques et autres dans Fiction (Les Arches Stellaires n°291 à 294), Galaxies, Solaris, diverses revues étrangères et un recueil : Planètes Pilleuses et autres thématiques de la science-fiction, chez l'Oeil du Sphinx), nouvelliste (dans Solaris et diverses publications étrangères), romancier (Ave Caesar Imperator !, Retour à Opar, pastiche burroughsien non autorisé dont je prépare une suite, Rendez-vous avec la destinée, publié en 2012 au Brésil, inédit en français. J'en oublie sans doute.

 Avant de parler de ton article, j'aimerai revenir sur un roman uchronique, Ave Casear Imperator !, que tu as écrit il y a quelques années : peux-tu nous présenter ce livre et nous raconter son histoire ?

 Ave Caesar Imperator ! a commencé bizarrement. J'avais demandé aux éditions Pyrémonde qui publiaient une collection d'uchronies anciennes si un inédit les intéressait. C'était oui. J'ai donc envoyé mon roman après l'avoir révisé pendant les grandes vacances de 2008.

 En septembre, j'ai reçu une réponse m'annonçant qu'il était accepté et que le contrat allait arriver. La parution était prévue pour décembre. Et puis silence. Comme la crise venait d'éclater, je me suis dit que c'était tombé à l'eau. Jusqu'à ce que, étant invité au festival de Sèvres, j'ai eu la surprise de trouver mon livre sur le stand de l'éditeur. Il m'a remis 10 exemplaires et m'a dit qu'il n'avait pas eu le temps d'établir le contrat. Je l'ai finalement reçu 9 mois après la remise du manuscrit et j'ai refusé de le signer, certaines conditions me semblant inacceptables. L'année suivante, l'éditeur était présent à Sèvres et je ne l'avais toujours pas signé. Je ne le ferai jamais. J'aurais pu intenter et gagner un procès, mais je me suis dit que mieux valait laisser le livre suivre sa carrière, vu que je ne recevrais que des clopinettes, contrairement à l'avocat qui aurait touché le gros lot. Je n'ai jamais vu un exemplaire en librairie, seulement sur Amazon et le site de l'éditeur. Je laisse filer, mais, un jour ou l'autre, il faudra que l'éditeur et moi régularisions cela, et je serai en position de force.

 J'ai en projet une version plus longue que je proposerai sans doute à un éditeur étranger. Et il faudra bien que j'en écrive une suite. Mais un éditeur français à qui j'en ai parlé m'a déclaré qu’il ne publierait jamais un tel ouvrage et encore moins sa suite. A ses yeux, cela lui aurait valu trop de problèmes par rapport à l’Islam : mon livre racontera en effet la fin de l'empire arabe par l'empire romain d'occident restauré et la destruction de Jérusalem, Médine et La Mecque…

 Tu as également écrit une nouvelle se situant dans le même univers qui est disponible gratuitement sur le net, peux-tu nous en parler ?

 Effectivement: Les Trouble-fête se passe en l'An 2000 de la fondation de Rome. L'Empire est au même stade que notre civilisation européenne de 1950. Il vient d'atomiser l'invasion mongole et s'étend sur tout l'hémisphère nord, mais pas en Amérique du Sud. Mais les survivants de l'empire arabe détruit vers 670 de notre ère sont devenus envahissants en tant que travailleurs immigrés et commencent à miner la civilisation néo-romaine. Personne n'a voulu de cette nouvelle. Alors je l'ai envoyée au site de jean-Pierre Planque qui l'a publiée. J'ai été accusé d'incitation à la haine par une lectrice. Je laisse les lecteurs juges. Dans la même série, mais marginalement, L'Appel du Surhumain (inédit) se passse à une époque où l'empire romain a conquis l'espace. C'est l'histoire d'un astronaute sauvé d'un trou noir par une intelligence artificielle extra-terrestre.

 Tu n'as jamais eu envie de revenir dans cet univers uchronique ?

 Comme je l'ai dit, il faudra bien que j'en écrive la suite (si ce n’est les suites !) un jour. L'index assez copieux qui figure à la fin du roman fournit déjà pas mal d’éléments. Il y là de quoi écrire plusieurs romans, mais j'ignore quand je m'y mettrai. J'ai d'autres séries à poursuivre: celle de mon histoire future qui a commencé dans Solaris et dont "Rendez-vous avec la Destinée" est le pilote; celle de la crise, qui suppose que la crise de 2008 se poursuit dans les quarante années à venir (trois nouvelles ont déjà paru dans Solaris et je suis en train d'en rédiger une quatrième; mais une cinquième est déjà prête qui se passe en 2040. Pour une suite à "Ave Caesar Imperator !", il sera difficile de trouver un éditeur, du moins en France.

 Tu viens de sortir un essai traitant des planètes pilleuses ainsi que d'autres thèmes de la Science-Fiction, parmi eux tu analyses les suites, officielles ou non, données à La machine à voyager dans le temps de Herbert Georges Wells, qu'est-ce qui t'as donné envie de traiter ce thème où se mélangent le voyage dans le temps, les mondes parallèles, l'uchronie et la critique sociale, pour ne citer que certains thèmes abordés ?

 Oui. Les cinq essais constituant mon livre aux éditions de L'Oeil du Sphinx sont l'aboutissement de recherches commencées il y a plus de quinze ans.  Celui sur les suites à "The Time Machine" est le plus complexe. Je m'y suis attaqué parce que c'est un texte fascinant qui continue à inspirer les écrivains. Moi-même, je projette d'en écrire une suite. J'ai le temps: il tombera dans le domaine public en 2017. Je n'aurai pas un sou à verser aux héritiers de H.G. Wells. Je le proposerai alors à un éditeur, sans doute avec une nouvelle traduction de l'ouvrage original. Ceci dit, je ne pense pas écrire une étude sur l'uchronie ni même sur un de ses aspects: Eric Henriet en a trop dit. Même problème pour l'énorme ouvrage de Pierre Coste et Joseph Altairac sur les Terres creuses. Heureusement, ils ont délaissé les autres planètes creuses. J'ai donc écrit un article sur celles-ci, qui est paru en espagnol.

 Peux-tu nous raconter l'enquête que cet article  a nécessité ?

 Je raisonne thématiquement, même quand j'écris de la fiction. Ainsi, mon étude sur les Arches Stellaires dans Fiction n°291 à 294 (dont je ferai un jour un livre: la bibliographie comprends déjà 150 titres) m'a inspiré le roman "Rendez-vous avec la Destinée" et la nouvelle "Mission: Destinée"; celle sur les planètes pilleuses la nouvelle "Terraformer la Terre"; celle sur le transformisme spatial (inédite) la nouvelle "Les Larves" (inédite); celle sur les planètes creuses (parue en espagnol) la nouvelle "Galaxies Perdues" (inédite); celle sur la planète Vulcain la nouvelle "Le Spectre de Vulcain" (parue en italien et en bulgare, prévue en roumain et en français dans Galaxies); celle sur la matérialité de l'âme la longue nouvelle "La Cité des Morts" (dont une version très réduite a paru en français mais la définitive n'est disponible qu'en roumain. C'est donc une seconde nature pour moi. D'ailleurs plusieurs de mes fictions sont multithématiques. Je commence par rédiger la bibliographie de tout ce que je connais sur un thème donné et je l'envoie à des correspondants, surtout étrangers, qui la complètent et me procurent éventuellement les titres manquants ou m'indiquent comment les trouver (je leur rends d'ailleurs les mêmes services). Au fur et à mesure de mes recherches, la bibliographie s'étoffe et mes étagères se remplissent. Mais cela peut prendre des années: plus de dix ans pour mon étude sur l'Anti-Terre (inédite). J'ai plus de vingt bibliographies d'études thématiques qui attendent sur mon disque dur. Je sais qu'un jour j'aurai tout ce qui y est inscrit, mais je dois beaucoup compter sur le hasard. En attendant, j'ai d'ores et déjà de quoi remplir deux autres livres d'études. Ils verront le jour si celui-ci a du succès. Ceci dit, c'est une illustre occupation qui demande énormément de patience et d'obstination. En plus, elle nécessite la maîtrise d'au moins dix langues et couvre également la bande dessinée, le cinéma et la télévision. Tout le temps et l'argent investis ne seront jamais remboursés par mes droits d'auteurs.

 En tant que lecteur et qu'auteur quels sont tes rapports avec le voyage dans le temps, l'uchronie ?

 Je dirai tout d'abord qu'en tant que lecteur, j'ai des centaines d'histoires de voyages temporels et d'uchronies sur mes étagères et que je n'en ai pas encore lu quelques-unes (mais j'ai jeté un coup d'œil sur toutes). Cela marque forcément, en tant qu'auteur. J'essaie en fait de lire systématiquement tout ce qui concerne l'empire romain ou byzantin dans l'uchronie. Il faut lire tout ce que la concurrence à écrit, ne serait-ce que pour ne pas tomber dans les mêmes pièges. Je suis fasciné par cette période depuis l'âge de douze ans et j'ai fini par réunir pas mal de documentation.

 Y  a t-il des œuvres relevant de ces genres qui t'ont marqué (en bien ou en mal, ces derniers temps ou sur le long terme) ?

 J'ai été consterné par "Roma Aeterna" de Robert Silverberg qui me semble être ce qu'il ne faut pas faire. L'auteur manifeste un manque d'inspiration flagrant. S'il avait vraiment été passionné par son sujet, cela se sentirait. Il s'est contenter de faire de la copie. Pourtant, il avait déjà écrit des histoires temporelles plus réussies, comme "Up the Line" (SILVERBERG, Robert,Les temps Parallèles, Livre de Poche, 2006). Par contre, j'ai été agréablement surpris par Royal Space Force, une bande dessinée où la Grande-Bretagne s'est lancée dans la conquête de l'espace en enlevant sous le nez des Russes et des Américains Wernher von Braun et les autres spécialistes allemands des fusées.

 Comptes-tu revenir sur le voyage dans le temps, voire l'uchronie ou un thème s'en approchant dans un avenir proche ?

 Dans "Retour à Opar » que j’ai écrit, j’imagine que Tarzan voyage à l'époque de la destruction de l'Atlantide. Dans une deuxième partie, qui reste à écrire, il reste sur Terre, mais dans la troisième il retourne en Atlantide : pour moi l’univers de Tarzan est une uchronie car Tarzan y est considéré comme un personnage aussi réel que Staline et Béria qu'il affrontera dans le deuxième volume. Dans le troisième, il faudra bien justifier par un univers parallèle leur contemporanéité. 

J'ai également en projet une uchronie où Churchill est mort pendant le blitz, laissant son successeur traiter avec Hitler. Comme cela était prévu en cas de victoire de l’armée allemande, la famille royale anglaise se réfugie au Canada (dans la réalité, un croiseur était mobilisé en permanence pour cette mission). De Gaulle la suit avec son gouvernement et reçoit du Canada la petite île d'Orléans sur le Saint-Laurent, entre Québec et Lévis, plus pratique et plus facile d'accès que Saint-Pierre et Miquelon. Il ne gouverne plus que des débris de l'ancien empire colonial français: Djibouti, la Polynésie, la Réunion et sutout la Nouvelle-Calédonie dont le nickel revendu au Américains lui permet d'équilibrer le budget de son état. Il y a là pas mal d'éléments satiriques, mais cela demande l'étude de nombreux documents historiques et une réécriture de fragments des mémoires du général dans son style. Comme le seul mérite que je lui reconnais est d'avoir empêché les Américains d'appliquer leur plan d'occupation de la France presque aussi dur que celui de l'Allemagne, cela risque d'être assez méchant. Des gens encore vivants se sentiront visés.

 Y a t-il un moyen de te suivre au quotidien ?

 Quel quotidien? Je le partage avec trop de gens déjà dans la mouise et il n'est pas passionnant avec la crise. Je vis dans un futur qui n'est pas forcément plus ragoûtant: il suffit de lire ma série sur les prolongements de la crise dans 20 ans.  Je m'y imagine dans une vingtaine d'années. Cela ma déprime un peu de la rédiger. Heureusement, j'ai la prétention de croire en ce que j'écris, même si c'est surtout apprécié à l'étranger.

Merci à Jean-Pierre Laigle, Joseph Altairac et Jean-Luc Rivera.

Pour commander l'ouvrage : http://oeildusphinx.com/
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