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Rencontre avec Le Projet Abraxa - 2

 

Frédéric Delmeulle

Bonjour Frédéric, pour commencer peux-tu te présenter ?

Je suis né la semaine où le général de Gaulle a annoncé le retrait français de l'OTAN, ce qui a profondément marqué ma petite enfance. J'ai vécu Mai 68 à Lille (d'où une certaine frustration) et j'étais trop jeune pour aller tout seul à Woodstock. Certes, mes parents auraient pu m'y emmener, mais à l'époque ils n'avaient franchement rien de hippies chevelus (aujourd'hui non plus, d'ailleurs). J'ai grandi d'un coup quand j'ai découvert AC/DC et j'ai pleuré la mort de Bon Scott. J'ai vu le Mur encore debout, et je me suis baladé dans Berlin-Est. C'était comme revenir trente ans en arrière (mon premier voyage dans le temps, en somme). Je n'oublierai jamais le regard du flic de la RDA qui scrutait mon passeport en essayant de m'imaginer en agent de la DGSE derrière mon acné. Ensuite, je me suis passionné pour le cinéma. Je n'ai pas assez cru à la possibilité d'en faire, ce qui constitue l'un de mes principaux regrets. Vers la trentaine, j'étais propriétaire à la campagne, chercheur en histoire du cinéma et enseignant, et je me sentais devenir mortellement ennuyeux. Aujourd'hui, ça va mieux : maturité, sérénité, etc, tout ce que peuvent se raconter les futurs quinquas pour se requinquer. J'ai la chance ultime d'être aimé d'une chérie très belle, intelligente, sensible, jalouse comme une tigresse et nettement plus jeune que moi, ce qui conserve. Et puis avoir des enfants encore à la maternelle aide aussi à rester jeune, quoique certains soirs j'ai comme un doute sur le sujet.

Qu’est-ce qui t’as motivé à devenir auteur ? As-tu un autre métier à côté ? Comment organises-tu ton quotidien ?

Mais... j'écris pour conjurer la mort, comme tout le monde. Je me suis mis à la fiction quand j'ai compris que je n'étais définitivement pas quelqu'un de sérieux, et que j'avais un penchant irrépressible pour la mystification.


Aujourd'hui, je continue à me demander comment on peut consacrer autant de rage et de passion à un métier qui ne fait pas vivre son homme, mais voilà, ça ne se commande pas.


Donc oui, forcément, j'ai un autre métier : je suis prof d'histoire - et de géographie aussi parce que j'y suis obligé (mais franchement, la géo, comment dire...) - et puis encore d'uchronie quand je suis d'humeur facétieuse. Un jour, avec une classe de TS, l'Allemagne a remporté la 2e Guerre Mondiale grâce à ses armes secrètes. Pendant dix minutes, personne n'a objecté quoi que ce soit à la crédibilité de mon scénario. Mes élèves ont dû ensuite raturer un bon tiers de page et ils m'en voulaient un peu, tandis que j'ironisais sur leur absence de sens critique. Sur le moment, j'étais assez bêtement satisfait de ma prestation, mais le sentiment qui s'est ensuite imposé était beaucoup plus mitigé. Une réflexion plutôt sombre sur la crédulité, la manipulation des esprits et les illusions de l'éducateur. Depuis cet épisode, je suis connu au lycée comme quelqu'un capable de sortir avec aplomb les conneries les plus improbables. Les élèves se méfient, c'est devenu plus difficile de rigoler.


Quant à mon quotidien d'écrivain, soyons sérieux, il n'obéit pas à la moindre organisation : je suis écrivain chaque fois que je trouve un moment pour l'être, et hélas ça n'est pas aussi souvent que je le voudrais. Je vais donc te décevoir, mais il n'y a pas de rituel en ce qui me concerne. J'écris exclusivement sur ordinateur, parce qu'il n'y a pas une seule phrase qui ne soit retravaillée plusieurs fois. J'ai un petit netbook que je traîne un peu partout, et je m'installe où je peux. Une condition quand même : il faut que j'aie quelque chose à regarder, par exemple la vie qui s'écoule dans la rue. Je peux écrire dans la solitude et le silence, ou au milieu d'un hall de gare. Le mouvement et l'agitation ne me gênent pas, du moment que je peux me placer en retrait. Et même pour ça, d'ailleurs, j'ai fait de gros progrès en matière de concentration immédiate : je suis capable de continuer à écrire tout en étant sollicité à intervalles plus ou moins réguliers par des querelles de mômes ou un bidule en légo à réparer, ou bien pour voler au secours d'un T-Rex pris dans le piège que lui ont tendu d'infâmes braconniers à l'aide de scoubidous diaboliquement entrelacés.


Ah oui, un point important : personne ne sait rien de ce que j'écris. Ma chérie elle-même, malgré tous les éléments de persuasion dont elle dispose (cf plus haut) ignore ainsi de quoi parle le roman sur lequel je travaille en ce moment. Elle sait qu'il est question d'une île perdue dans l'Atlantique, elle grappille parfois une phrase ou deux en passant, et ça s'arrête là. Par contre, elle sera la première à lire le manuscrit lorsqu'il sera terminé. Du coup, je ne crois pas être l'auteur fatigant qui saoule tout le monde avec son merveilleux livre. Si je suis pénible, c'est dans un autre genre : le silence, la déconnexion, voire même l'absence pure et simple. Parce que c'est bien évident : un écrivain ne s'arrête jamais de penser à son livre. Ça peut être épuisant, mais ça me permet aussi de raconter partout que je travaille 90 heures par semaine et que je n'ai jamais de vacances.

Quelle est l’histoire derrière Le projet Abraxa ?

Abraxa est d'abord une immersion dans un moment bien connu de l'Histoire : la découverte du Nouveau monde par Colomb. J'avais envie de faire avec mon lecteur ce qu'il est impossible de faire dans une classe de lycée : prendre son temps pour s'interroger sur la complexité d'un événement. L'idée était de faire comprendre à mon (jeune) public que Colomb n'était pas tombé de la Lune en 1492, et de montrer à quel point son projet s'inscrivait dans l'air du temps.


En second lieu, une histoire de voyage dans le temps a toujours ceci de passionnant qu'elle confronte nécessairement deux mondes très différents. Je voulais ici que mes ados du XXIe siècle débarquent au XVe avec les préjugés un peu condescendants produits par leur époque de haute technologie. Et puis très vite, les belles certitudes se lézardent, la technologie démontre ses limites, et les préjugés apparaissent comme tels.

Voici quelques mots emblématiques par rapport à ce roman, peux-tu réagir par rapport à ceux-ci :

Roman Jeunesse

J'ai découvert sur le site d'une librairie bien connue que le Projet Abraxa pouvait se lire à partir de 9 ans, ce qui m'a laissé extrêmement perplexe car je n'ai jamais pensé écrire pour des CE2... Ailleurs, il est dit qu'il vise un public à partir de 11, 12 ou encore 14 ans. Bref, cette segmentation du lectorat par classes d'âge me paraît la plupart du temps à côté de la plaque. En ce qui me concerne, je n'ai eu qu'une règle : surtout ne pas prendre le lecteur, même jeune, pour un demeuré. Et je me suis efforcé de garder en tête ce qui fait souvent la réussite des œuvres dites « à destination de la jeunesse », à savoir qu'elles ne se limitent précisément pas à ce public. La force de Goscinny ou de Pixar réside aussi dans le projet transgénérationnel. J'ai essayé de m'en inspirer.


Cela étant dit, le roman jeunesse impose des contraintes incontournables à l'auteur : il faut toujours qu'il se passe quelque chose, pas question de s'accorder des digressions, et surtout ni  violence ni sexe gratuits, ce que j'ai d'abord jugé bien fâcheux. On s'y fait assez vite, mais pour être honnête, j'avais tenté dans la première version du manuscrit quelques petites choses qui ne sont pas du tout passées. J'avais par exemple développé deux scènes ayant pour cadre le lycée où étudient Emma et sa bande. C'était l'occasion de quelques portraits acides de profs et d'élèves, que je trouvais assez drôle, mais j'ai bien compris qu'il me fallait y renoncer. Ça ne justifie quand même pas qu'on parle de censure, enfin je crois. Et puis c'est vrai que ça ralentissait un peu l'action.

Les naufragés de l’entropie

C'était le diptyque constitué de la Parallèle Vertov et des Manuscrits de Kinnereth, et ça n'est rien de plus que ça. Bien sûr, le Projet Abraxa reprend le sous-marin ainsi que deux des personnages, et il y a quelques clins d'œil que le lecteur attentif saura repérer. Mais pour le reste, l'histoire est parfaitement indépendante. C'est l'avantage quand on dispose d'une machine à voyager dans le temps : on peut ouvrir à l'infini de nouvelles boucles de récit sans que la trame générale en soit affectée. Et même si elle se trouvait affectée (avec le développement d'une uchronie, par exemple), on a toujours la possibilité de reprogrammer le bazar pour en revenir à la situation initiale.

Personnages principaux et secondaires

Emma et Alvaro s'imposent évidemment. La jeune fille du XXIe siècle, sûre de son charme et pleine de mystère, qui découvre un beau matelot du XVe, fils cadet d'une noble famille portugaise. Je me suis lâché dans le romanesque, impossible de dire le contraire ! Le roman est conçu pour réunir ces deux-là, après leur avoir mutuellement ouvert les yeux sur l'Autre. C'est un couple que j'aime beaucoup.


Ensuite, il y a d'autres personnages à qui le récit laisse moins de place, parce que tout le monde ne peut pas non plus être le héros de l'histoire. J'ai essayé au moins que tous aient leur singularité et leur caractère. Dom Enrique me fascine et j'ai adoré le mettre en scène, jusque dans sa déchéance. Idem pour l'intégriste Malfante, ou pour la souffrance feutrée de Mlle No. En revanche, comme j'ai positivement horreur du portrait psychologique pesant, j'essaie de ne transmettre cela que par petites touches, en passant.


Quoiqu'il en soit, à mes yeux, il n'y a pas de personnages secondaires. Je ne vois aucune différence de nature entre mon héros et ses compagnons, simplement une focalisation du récit sur l'un ou l'autre.

Voyage dans le temps

Le fantasme de tout historien ! Et assez logiquement, ma conception naturelle du voyage dans le temps, celle que j'ai mise en scène dans Abraxa comme dans mes précédents romans, se limite en fait au voyage dans le passé. Pour tout avouer, je crois qu'il ne reste plus guère d'avenir pensable aujourd'hui. Comme Cassandre, la SF a tout prévu, surtout le pire, et la plupart de ses prédictions sont en voie de se réaliser sans qu'on l'ait jamais écoutée. A quoi bon se torturer encore les méninges sur un sujet aussi has been que l'avenir ? Le passé nous tend les bras : un monde où tout était encore possible, où la Terre n'était pas défigurée, où il restait de la place pour une aventure non formatée, où l'humanité gardait encore une part de son innocence (ou du moins certaines circonstances atténuantes).

La Mondialisation et le Big Bang de 1492

Euh... Je dégaine mon cours d'histoire, là, c'est ça, hein ? En fait, ce n'est pas cet aspect qui m'a le plus attiré dans Abraxa : c'est la mer, surtout. Un océan qui est l'expression de l'inconnu, ni hostile ni amical, et sur lequel une poignée d'hommes se sentent être les premiers, à chaque instant. Aujourd'hui, n'importe quel touriste un peu équipé peut traverser l'Atlantique sur son dix mètres, même moi je le ferai un jour, en plus j'en crève d'envie. Mais c'était tout autre chose sur un rafiot du XVe, sans rien savoir de ce qu'il y avait plus loin, et avec tout ce qu'on pouvait se raconter comme conneries et superstitions sur le sujet.

Utopie et Uchronie

La question renvoie au titre même du livre : dans Utopia, l'ouvrage de Thomas More, le nom d'Abraxa désigne une terre inculte et barbare, qu'un roi éclairé veut transformer en un monde parfait (j'explicite évidemment tout ceci dans le livre, n'oublions quand même pas que je suis prof). Dans mon roman, Abraxa renvoie à notre monde actuel, et il s'agit donc, grâce à la machine à voyager dans le temps, de l'améliorer quelque peu. Pourtant, si l'uchronie est le projet avoué de mes personnages, l'utopie ne reste pour eux qu'un horizon théorique. Simplement ce vers quoi ils espèrent s'avancer. Et puis tout devient très vite compliqué. Et si l'uchronie voit bien le jour, c'est à la marge et d'une façon initialement imprévue. Disons que le roman s'achève sur une uchronie potentielle. Le récit l'a rendue possible mais elle n'est encore qu'en germination.


Après trois romans, je m'aperçois que je flirte toujours avec l'uchronie mais sans jamais lui céder vraiment. En réalité, ma passion, ce sont les replis cachés de l'Histoire. L'un des points de départ du Projet Abraxa a ainsi été un extrait du journal de Colomb. A la date du 6 septembre 1492, il est écrit : « D'une caravelle qui venait de l'île de Hierro, l'Amiral apprit que trois navires du Portugal croisaient aux environs dans le but de le prendre. ». Objectivement, rien ne dit que ces navires ont réellement existé, peut-être même Colomb les a-t-il inventés dans son journal pour se donner de l'importance. Peut-être aussi ont-ils existé. A priori, les historiens n'en sauront jamais rien, mais en tant que romancier, voilà précisément ce qui me fait rêver : quels étaient ces navires portugais, pour quelle mission avaient-ils pu être mandatés, jusqu'où devaient-ils aller, etc. A partir de là, la mécanique est en marche, et mon récit s'invente tout seul. Et comme, ce faisant, je ne suis plus historien, je n'ai de comptes à rendre à personne.

Gérard Depardieu (non je déconne !)

Sans déconner, un acteur parfaitement génial. Mais ceux qui ont brandi ce talent afin de justifier son amour du fric et sa fascination pour les autocrates ont perdu une belle occasion de se taire.

Quel est ton rapport à l’uchronie, en tant que lecteur et qu’auteur ?

J'en lis peu et je n'en écris pas vraiment, comme je viens de le dire. L'uchronie réinterroge notre conception de l'événement historique, et c'est surtout en cela que je peux la trouver passionnante. Je m'intéresse donc essentiellement à la question du point de divergence, sa pertinence, la façon dont il contamine peu à peu le continuum. En d'autres termes, dans l'uchronie, j'aime surtout les débuts.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?

Je travaille en ce moment sur un roman d'aventures situé sur les marges de la fantasy antique, de l'Histoire et de tout un tas d'autres choses encore.


Ensuite, il faudrait que je me replonge dans un récit d'anticipation qui est resté en plan faute d'avoir trouvé la bonne forme de narration.


Enfin, je réfléchis à deux autres projets jeunesse : un roman historique dans l'Italie de la Renaissance, et une seconde aventure d'Emma et de ses potes à bord du Vertov.

Y a-t-il un moyen de te suivre au quotidien ?

La seule façon pour cela est de se rendre en ma bonne ville de Flers, dans l'Orne. On m'y trouve assez facilement mais un GPS à jour sera sans doute nécessaire pour arriver à bon port. Si on n'aime pas brûler du gazole à travers la belle campagne normande, malheureusement il n'y a rien à faire : je n'ai ni blog ni site personnel, et j'interviens peu sur les forums. Quant à Facebook, Twitter et compagnie, une sorte de réflexe viscéral m'empêche de m'y investir. Je me justifie en avançant que nous sommes en train d'inventer tout tranquillement Big Brother, que ça n'a l'air de gêner personne et que moi au moins je ne tremperai pas là-dedans. Peut-être aussi ai-je simplement un côté sociopathe, après tout, je n'en disconviens pas.


En tous cas, c'est vrai que mon rêve est souvent d'être quelqu'un d'injoignable.

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